- 9 avr.
Madame Rigide & Madame Zen n’atterrissent pas (Chapitre 1 : le départ)
- nobilet
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Il y a des départs qui sentent l’excitation, la liberté, l’aventure.
Et puis il y a les miens.
Ceux où, avant même d’avoir quitté le sol, j’ai déjà couru un marathon… physique, mental, et légèrement dramatique.
Tout commence dès mon départ de Nantes pour l’aéroport Charles de Gaulle.
Enfin, « commence »… façon de parler. Madame Rigide avait tellement anticipé, mais pas assez…
Parce qu’en réalité, j’ai surtout commencé par marcher.
Longtemps. Très longtemps, avec mes deux valises, dont une lourde.
Une sorte de pèlerinage moderne : valise à la main, regard concentré, souffle court, dignité en option.
Dans ma tête, le duo est déjà en place, et pourtant l’intention était au calme et à la légèreté.
- Madame Rigide (lunettes vissées sur le nez, ton sec) :
« Franchement, t’es déjà à bout et t’as même pas décollé. C’est n’importe quoi. »
- Madame Zen (voix douce, un peu en arrière-plan) :
« Respire… mets un pied devant l’autre… c’est ok… »
- Madame Rigide :
« C’est pas ok. On dirait un trek. »
Je continue d’avancer. Parce que de toute façon, je n’ai pas vraiment le choix.
Et contre toute attente… j’y arrive.
Dans l’avion, je m’installe.
Un soupir. Enfin.
Treize heures de vol.
Treize heures pour me reposer, me poser, me déposer.
C’était le plan.
Puis ma voisine ouvre la bouche.
Une femme adorable, passionnée et visiblement détentrice d’un doctorat en « Tout ce qui peut mal se passer en Indonésie ».
Elle sait tout : les arnaques, les maladies, les accidents, les imprévus.
Les détails que tu n’avais même pas imaginés… mais qui, maintenant, vivent en toi.
- Madame Rigide (prenant des notes invisibles) :
« Très bien. Information capitale. On va mourir plusieurs fois, mais au moins on sera préparées. »
- Madame Zen (tentant une apparition) :
« Peut-être… qu’on pourrait juste… respirer… »
- Madame Rigide :
« Non. On anticipe. C’est important. »
Treize heures plus tard, je ne suis pas reposée.
Je suis documentée.
L’escale à Kuala Lumpur arrive presque comme une pause.
Presque.
Parce que dès que je pose le pied hors de l’avion…
- Madame Rigide (mode alerte maximale) :
« Fais attention. Tu vas te perdre. Tu ne vas jamais trouver la porte. Tu vas rater ta correspondance. C’est le début de la fin. »
- Madame Zen (timide) :
« Regarde les panneaux… prends ton temps… »
- Madame Rigide :
« NON. ON STRESSE EFFICACEMENT. »
Je marche. Encore.
Avec cette sensation étrange d’être à la fois dans mon corps… et déjà un peu ailleurs.
Puis enfin l’atterrissage à Bali, le moment où tout devrait ralentir, où je devrais sourire.
Et bien sûr, le moment où… mon passeport décide de ne pas passer au scanner : refusé !
Évidemment, pourquoi cela aurait-il pu être simple, vu que Madame Rigide avait tout contrôlé ?
Une heure d’attente.
La chaleur qui s’installe doucement.
La fatigue qui colle à la peau.
Et ce silence intérieur… juste avant la tempête.
- Madame Rigide (calme inquiétant) :
« Je te l’avais dit. »
- Madame Zen :
« … »
Même elle n’a plus les mots. Je récupère ma valise. Je sors.
Et là, je me rappelle que j’avais tout prévu : l’application Grab, la e-sim, l’organisation.
Dans la théorie, tout était calé, mais dans la réalité : rien ne fonctionne.
Alors quand un Balinais s’approche et me propose un taxi…
Je ne négocie pas. Je ne réfléchis pas. Je dis oui.
Vingt euros pour lâcher prise. C’est probablement le meilleur investissement de la journée.
- Madame Zen (revenant doucement) :
« Tu vois… parfois, tu peux juste te laisser porter… »
Et pour une fois… Je ressens, et je ne réponds rien. Je suis dans le taxi et je découvre Bali et cette circulation de scooters. Mais Madame Rigide commence à se réveiller, alors je ne réponds pas.
J’arrive à la guest house entière, fatiguée, déphasée… Eh oui, décalage horaire de 6 heures en plus du vol.
Mais là, le soir tombe doucement, et dans un élan que je qualifierais aujourd’hui de légèrement optimiste… je monte sur un scooter pour aller acheter un casque, histoire de calmer Madame Rigide.
Mauvaise idée ou excellente, selon le point de vue, car chaque virage devient une expérience spirituelle. Chaque accélération est une remise en question existentielle.
- Madame Rigide :
« Là c’est sûr. C’est la fin. »
- Madame Zen (quelque part, très loin) :
« Observe… »
Je n’observe rien avec mes yeux fermés, je dirais juste : je survis, avec mon corps qui devient raide comme un piquet.
Et pourtant… le lendemain, quelque chose change. Pas tout, car mon niveau d’insécurité intérieure est toujours dans le rouge. Mais une chose : je cuisine avec une famille balinaise. Je découvre des gestes, des odeurs, des sourires d’une douceur qui m’apaise.
Je vais dans un temple, l’eau coule sur ma peau lors d’un rituel de purification. Même si je suis encore dans le rouge, leurs énergies me montrent un calme intérieur simple.
Je dors dans un lieu suspendu, hors du temps. Vous pensez être coupé du monde, vous commandez un repas, et 50 minutes après, on vous le livre avec un grand sourire.
Je me pose le lendemain face à des rizières en terrasses qui semblent irréelles, avec un cocktail Ginger Apple frais.
Et là…
- Madame Zen (sourire discret) :
« Tu es là. »
Aujourd’hui, je marche encore un peu comme si le sol pouvait disparaître.
Madame Rigide est toujours en mission.
Hyper vigilance activée. Analyse permanente. Scénarios en boucle.
Mais quelque chose en moi commence à bouger.
Parce que ce voyage, ce n’est pas celui que j’avais imaginé.
Ce n’est pas fluide, ni maîtrisé ou zen comme je l'aurais voulu.
Et pourtant…
C’est peut-être le plus vrai. Parce qu’au fond, partir… Ce n’est pas laisser ses peurs derrière soi. C’est les emmener avec soi.
Les écouter.
Les voir prendre toute la place.
Et, parfois… Laisser une autre voix exister, plus douce et plus vivante.
Madame Rigide & Madame Zen ne sont pas encore arrivées.
Mais moi… Je crois que j’ai commencé à atterrir.